Dynamique du châssis — article 14
Les treize articles précédents partagent une hypothèse qu'aucun n'énonce : les points d'articulation sont fixes. Ils ne le sont pas — et le réglage que vous avez mesuré n'est pas celui que vous avez.
Les treize articles précédents partagent une hypothèse que pas un seul n'énonce : les points d'articulation sont fixes. Le centre de roulis est l'intersection de deux droites tracées par des centres de rotules. Le centre instantané vu de profil, pareil. Le gain de carrossage, le braquage induit, l'anti-plongée : tout se construit sur des points qu'on suppose immobiles.
Ils ne le sont pas. Une rotule usée a du jeu, un silentbloc neuf se déforme sous charge — et c'est même sa raison d'être. Dans les deux cas, les points bougent, donc les constructions bougent, donc le réglage que vous avez mesuré n'est pas celui que vous avez.
Cet article dit de combien, et à partir de quand ça cesse d'être négligeable.
On les confond parce qu'ils produisent tous deux un déplacement là où on n'en voulait pas. Leur comportement est pourtant opposé, et on ne les corrige pas de la même façon.
La distinction commande la correction. Un jeu se remplace — il n'y a rien à régler dans une rotule usée. Une souplesse se choisit : c'est une caractéristique du silentbloc, pas un défaut, et on la change en changeant de dureté.
Et elle commande aussi le diagnostic : le jeu produit une discontinuité, la souplesse une dérive. Une machine qui change de comportement d'un coup, toujours au même endroit du débattement ou de l'effort, désigne un jeu. Une machine qui devient progressivement imprécise à mesure que la charge monte désigne une souplesse — ou un silentbloc qui a chauffé.
Le centre instantané vu de profil, qui commande l'anti-plongée, se construit en prolongeant les axes de deux bielles jusqu'à leur intersection. Or deux droites presque parallèles se coupent très loin — et leur point de croisement est extraordinairement sensible à leur inclinaison.
Un jeu à une articulation fait pivoter l'axe de sa bielle d'un angle minuscule. Au point d'intersection, cet angle est multiplié.
Le carré est ce qui surprend. Pour des cotes courantes — centre instantané à 1 500 mm, ancrages séparés de 110 mm, bras de 300 mm — l'amplification vaut 68. Un millimètre de jeu déplace le centre instantané de près de sept centimètres. Sur une géométrie plus plate, centre instantané à 2 500 mm, elle passe à 189.
On s'attend alors à ce qu'une géométrie plate, dont le centre instantané est très loin, soit beaucoup plus sensible au jeu. C'est faux, et c'est le résultat le plus utile de cet article.
Ce qui compte pour l'anti-plongée n'est pas la position du centre instantané mais l'angle de la droite qui le joint au point de contact. Or cet angle varie d'autant moins que le centre est loin. Les deux effets se compensent — exactement :
Autrement dit : un même jeu produit la même erreur de réglage que votre centre instantané soit à un mètre ou à trois. Le spectacle du point qui traverse la planche n'est qu'un artefact de la construction géométrique. Ce qui détermine réellement l'erreur, ce sont trois cotes : le jeu, la séparation des ancrages et la longueur de la bielle. Un triangle court sur des ancrages rapprochés est la configuration la plus vulnérable.
Le jeu se mesure à l'articulation elle-même, au comparateur (voir plus bas). La séparation des ancrages est la distance verticale entre les deux points de fixation sur le châssis, vue de profil. Les cotes du centre instantané se relèvent sur une vue de côté cotée, comme dans l'article anti-plongée.
Fais varier la distance du centre instantané en laissant tout le reste : l'amplification explose, l'erreur de réglage ne bouge pas d'un dixième de point. C'est la démonstration du paragraphe précédent.
Le jeu ne se répartit pas uniformément dans ses conséquences : selon l'articulation touchée, il corrompt un réglage différent.
| Articulation | Ce qu'elle corrompt | Comment ça se manifeste |
|---|---|---|
| Ancrage châssis d'un triangle | Anti-plongée et centre de roulis | Assiette qui change sous freinage sans raison apparente |
| Rotule de porte-moyeu | Carrossage et gain au débattement | Usure asymétrique du pneu malgré un carrossage réglé juste |
| Rotule de biellette de direction | Pincement et braquage induit | Flottement en ligne droite, machine qui suit les bosses |
| Biellette de barre antiroulis | Apport de la barre | Réglage de barre sans effet perceptible sur les premiers crans |
| Fixation d'amortisseur | Réponse en haute vitesse | Claquement sec sur les compressions, molettes sans effet |
La dernière ligne mérite attention : un jeu de fixation d'amortisseur imite exactement un défaut d'amortissement. On tourne les molettes sans rien obtenir, parce que le mouvement parasite se produit avant que l'amortisseur ne commence à travailler.
La tentation est de saisir la roue et de la secouer. C'est le bon geste pour détecter qu'il y a du jeu, et le mauvais pour savoir où.
Une roue qu'on secoue additionne tout : les deux rotules du porte-moyeu, les ancrages de triangle, la biellette de direction, les roulements de roue et la souplesse du flanc du pneu. On obtient une somme, dont on ne peut rien déduire.
Deux précautions font la différence entre une mesure et une impression :
Il n'existe pas de seuil universel, et on en donnerait un faux en citant un chiffre. Mais il existe un critère relatif, et il est suffisant :
Un jeu devient prohibitif quand l'erreur qu'il introduit dépasse la résolution du réglage qu'on cherche à faire. Si tu ajustes l'anti-plongée par pas de deux points et que le calcul ci-dessus annonce deux points d'erreur, tu ne règles plus rien : tu déplaces un nombre sur une feuille pendant que la machine fait autre chose.
Le critère a l'avantage de s'adapter tout seul. Sur une machine de loisir réglée grossièrement, un jeu modéré reste sans conséquence. Sur une machine qu'on affine cran par cran, le même jeu rend l'affinage illusoire — et fait perdre les séances d'essai pendant lesquelles on cherche un réglage qui n'existe pas.
Chercher un réglage sur une machine dont les articulations ont du jeu, c'est le pire emploi possible d'une journée d'essais. Les résultats ne sont pas reproductibles, puisque le jeu se rattrape différemment selon l'ordre des sollicitations. On conclut alors que « ça ne répond pas », on change autre chose, et on s'éloigne. Le contrôle des articulations se fait avant la séance de réglage, pas après.
Trois choses, et elles vont toutes dans le même sens.
D'où une règle simple : sur terre, le contrôle des jeux n'est pas une opération d'entretien annuelle mais un relevé qu'on refait régulièrement, et qu'on note. Un carnet qui porte les valeurs mesurées en début de saison transforme une impression en constat.
Aucune valeur de jeu admissible, aucune dureté de silentbloc et aucune périodicité de contrôle ne sont recommandées ici : elles dépendent de la catégorie, des cotes de la machine et de la finesse de réglage recherchée. Les cotes pré-remplies dans le calcul sont arbitraires et servent à montrer les ordres de grandeur.
Les deux relations utilisées sont des linéarisations au premier ordre, valables tant que le jeu reste petit devant les longueurs de bielles — ce qui est toujours le cas en pratique, un jeu se comptant en dixièmes de millimètre contre des bielles en centaines. Elles supposent aussi des liaisons par ailleurs rigides : sur une machine où plusieurs articulations ont du jeu simultanément, les effets se composent sans s'additionner simplement, et seul un relevé article par article renseigne.