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Dynamique du châssis — article 11

Anti-plongée et anti-cabrage : par où passe le transfert

Le transfert de charge au freinage est imposé par la masse, la hauteur du centre de gravité et l'empattement — on n'y touche pas. Mais il dispose de deux chemins pour remonter au châssis, et c'est la géométrie seule qui décide lequel il emprunte.

L'article sur le transfert de masse a posé un résultat qui ne souffre aucune exception : au freinage, la charge qui bascule de l'arrière vers l'avant ne dépend que de la masse, de la hauteur du centre de gravité et de l'empattement. Ni les ressorts, ni les amortisseurs, ni rien d'autre n'en retire un gramme.

Ce que cet article n'a pas dit, c'est que ce transfert dispose de deux chemins pour remonter de la roue au châssis. Il peut passer par le ressort — et la machine plonge. Ou il peut passer directement par les biellettes de suspension — et la machine ne plonge pas.

La répartition entre ces deux chemins est décidée par la seule géométrie, et elle porte un nom : l'anti-plongée au freinage, l'anti-cabrage à l'accélération. C'est le pendant longitudinal de ce que l'article sur le centre de roulis décrit dans le plan transversal.

01Le transfert est acquis, sa route ne l'est pas

Une suspension n'est pas qu'un ressort : c'est un ressort et un assemblage de bielles. Les deux relient la roue au châssis, et les deux transmettent des efforts.

Les deux chemins par lesquels la charge remonte de la roue au châssis. À gauche, elle passe par le ressort, qui se comprime : la caisse plonge. À droite, elle passe par les biellettes, qui la transmettent sans se déformer : la caisse ne plonge pas. La charge passe par le ressortchâssisle ressort se comprime → la caisse plongeLa charge passe par les bielleschâssisles bielles ne se déforment pas → pas de plongée
Même transfert de charge, deux itinéraires. Celui qui passe par le ressort fait travailler la suspension et fait plonger la caisse ; celui qui passe par les bielles arrive au châssis sans rien comprimer. Toute la question est de savoir quelle proportion emprunte chaque chemin — et c'est la géométrie seule qui en décide.

Insistons, parce que c'est la source d'un malentendu tenace : l'anti-plongée ne réduit pas le transfert de charge. La roue avant reçoit exactement la même charge supplémentaire dans les deux cas. Ce qui change, c'est que la caisse ne descend pas — et donc que la suspension ne travaille pas. Ce n'est pas du tout la même chose, et la différence se paye.

02Le centre instantané de rotation, vu de profil

Pour savoir quelle proportion passe par où, il faut le même outil que pour le roulis, tourné de quatre-vingt-dix degrés.

Vue de profil, une suspension à bras est un mécanisme : à chaque instant, la roue tourne autour d'un point unique par rapport au châssis. Ce point est le centre instantané de rotation vu de profil. On le trouve en prolongeant les axes des deux bielles jusqu'à leur intersection. Pour un bras tiré simple, il se confond avec le pivot du bras.

Construction du centre instantané de rotation vu de profil. Les axes des deux bielles de suspension sont prolongés jusqu'à se couper : leur intersection est le centre instantané. La droite qui joint le point de contact du pneu à ce centre fait un angle avec l'horizontale, et c'est cet angle qui décide de la répartition de l'effort. centre instantanéθpoint de contactancrages châssis
Le centre instantané se construit en prolongeant les axes des deux bielles. La grandeur qui compte ensuite n'est pas sa position en elle-même, mais l'angle θ que fait la droite joignant le point de contact du pneu à ce centre.

Cet angle θ est tout l'enjeu. Plus la droite est inclinée, plus la part de l'effort de freinage qui se transforme en poussée verticale dans les bielles est grande — donc plus la caisse résiste à la plongée.

03Le pourcentage d'anti-plongée

On exprime le résultat en pourcentage de la plongée qui serait obtenue sans aucun effet géométrique. Zéro pour cent : tout passe par le ressort. Cent pour cent : la caisse ne bouge pas du tout.

anti-plongée (%) = tan θ × (L / h) × Kav × 100 θ : angle de la droite joignant le point de contact au centre instantané, vu de profil. L : empattement. h : hauteur du centre de gravité. Kav : part de l'effort de freinage prise par le train avant, entre 0 et 1. La même relation vaut pour le train arrière avec sa propre géométrie et Kar.

La construction géométrique qui correspond à cent pour cent est élégante et mérite d'être connue, parce qu'elle se trace sur un plan sans aucun calcul : la droite partant du point de contact avant doit passer par le point situé à hauteur de centre de gravité à l'aplomb de l'essieu arrière. Si elle passe au-dessus, on dépasse cent pour cent ; en dessous, on est en deçà.

Construction du cent pour cent d'anti-plongée. La machine est vue de profil avec son centre de gravité. La droite partant du point de contact de la roue avant et passant par le point situé à hauteur du centre de gravité au-dessus de l'essieu arrière définit exactement cent pour cent d'anti-plongée. essieu avantessieu arrièrecentre de gravitéhLla droite du 100 %hauteur h au-dessusde l'essieu arrière
Un centre instantané situé sur cette droite donne cent pour cent d'anti-plongée sur le train avant, à condition que tout le freinage y soit appliqué. Comme le freinage est toujours partagé, le cent pour cent réel demande un angle plus fort que ne le suggère le tracé.

04Pourquoi cent pour cent n'est jamais la réponse

À lire ce qui précède, supprimer la plongée semble désirable : l'assiette reste stable, la géométrie ne se dégrade pas, le pilote garde ses repères. En pratique, personne ne règle une machine à cent pour cent, et pour une raison qui touche directement à l'adhérence.

Une suspension qui ne se comprime pas sous le transfert est une suspension dont la liberté de mouvement a été confisquée dans la direction où elle devrait travailler. Or, pendant un freinage, la roue avant est la plus chargée de la machine : c'est exactement le moment où l'on a besoin qu'elle suive le sol.

Une roue avant rencontre une bosse pendant un freinage. Avec peu d'anti-plongée, la suspension absorbe la bosse et la roue reste au sol. Avec beaucoup d'anti-plongée, la suspension est raidie par la géométrie, et c'est toute la machine qui est soulevée : la roue quitte le sol. Anti-plongée modéréela suspension encaisse, la roue reste au solAnti-plongée fortedécolléela géométrie raidit : la machine entière est soulevée
Plus la part de l'effort qui transite par les bielles est grande, moins la suspension est libre de son mouvement vertical pendant le freinage. Sur un sol lisse, c'est anodin. Sur une piste bosselée, c'est une roue qui saute au moment où elle portait le plus.
Ce que la terre impose

Sur une piste en terre, le sol n'est jamais lisse, et le freinage se fait presque toujours sur un revêtement irrégulier. Une valeur d'anti-plongée qui serait raisonnable sur asphalte rend la machine incontrôlable au freinage sur bosses, parce que la roue cesse de suivre le terrain exactement quand elle est le plus chargée. C'est l'un des rares réglages où la pratique de la terre s'écarte franchement de celle du circuit, et dans un sens très net : moins.

Un deuxième coût, plus discret : ce qui ne passe plus par le ressort passe par les bielles, les silentblocs et leurs ancrages sur le châssis. Augmenter l'anti-plongée, c'est faire transiter des efforts de freinage dans des pièces qui n'en voyaient qu'une part, et dans une direction pour laquelle elles n'ont pas forcément été dimensionnées.

05L'anti-cabrage, et pourquoi il ne se mesure pas au même endroit

À l'accélération, tout se renverse : la charge part vers l'arrière, et c'est la suspension arrière qui se comprime. Le mécanisme est identique, la formule aussi, mais le point depuis lequel on mesure l'angle change selon l'architecture de transmission — et c'est l'erreur la plus fréquente sur le sujet.

Deux architectures de transmission. Avec un pont rigide, le couple se referme à l'intérieur de l'essieu et l'angle se mesure depuis le point de contact du pneu. Avec une transmission dont le pignon est porté par le châssis, le couple est repris par le châssis et l'angle se mesure depuis le centre de la roue. Pont rigidedepuis le point de contactle couple se referme dans l'essieuPignon porté par le châssisdepuis le centre de rouele couple est repris par le châssis
Avec un pont rigide, le couple moteur se referme entre la roue et le carter : l'essieu tout entier réagit, et l'angle se prend au point de contact. Dès que le pignon d'attaque est porté par le châssis — transmission par chaîne, différentiel fixé à la structure — le couple est repris ailleurs, et l'angle se prend au centre de roue.

La différence n'est pas académique : elle vaut la hauteur d'un rayon de roue sur l'origine de la mesure, ce qui change le pourcentage obtenu du tout au tout. Sur une machine à moteur central et transmission par chaîne, c'est la mesure au centre de roue qui s'applique.

Et contrairement au freinage, un peu d'écrasement arrière à l'accélération n'est pas un défaut : il charge l'essieu moteur, donc il aide la motricité. Sur terre, où tout se joue à la mise en puissance, c'est une raison supplémentaire de ne pas chercher à l'annuler. L'excès d'anti-cabrage produit en revanche un phénomène désagréable et bien connu, la machine qui se soulève et sautille à la remise des gaz, la suspension arrière étant devenue trop rigide pour absorber quoi que ce soit.

06Calculer sur ses propres cotes

Les trois cotes à relever sont l'empattement, la hauteur du centre de gravité — l'article dédié explique comment la déterminer sur sa propre machine — et la position du centre instantané vu de profil, obtenue en prolongeant les axes des bielles sur une vue de côté cotée.

Anti-plongée et anti-cabrage

Les coordonnées du centre instantané se comptent depuis l'origine de mesure de l'essieu concerné : point de contact au sol pour le freinage et pour un pont rigide, centre de roue pour un essieu moteur dont le pignon est porté par le châssis. Une distance horizontale positive désigne un centre situé du côté opposé à la roue.

Effet géométrique —

Angle θ —

Part reprise par le ressort —

07Ce qu'il faut retenir

La série « Dynamique du châssis »

  1. Le transfert de masse : ce que les ressorts ne changent pas
  2. Le centre de gravité : le trouver sur sa propre machine
  3. Peser aux quatre roues : lire et corriger la répartition
  4. Raideur de roulis : d'où viennent le sous-virage et le survirage
  5. Centre de roulis et axe de roulis
  6. Épure de Jeantaud : la géométrie de direction
  7. Amortisseurs : vitesse lente et vitesse rapide
  8. Barre antiroulis réglable : raideur, réglage et précontrainte
  9. Les pneumatiques : adhérence sur dur, cisaillement sur terre
  10. Carrossage, chasse et pincement : trois angles qui n'agissent pas au même moment
  11. Anti-plongée et anti-cabrage : par où passe le transfert — cet article
  12. Le freinage : répartition, balancier et dimensionnement
  13. Choisir ses ressorts : raideur, course utile et talonnage

Note sur les valeurs

Aucun pourcentage d'anti-plongée ou d'anti-cabrage n'est recommandé ici. La valeur pertinente dépend de la catégorie, de l'état du sol, du tracé et du reste de la liaison au sol : une valeur générale n'aurait pas de sens. Les cotes pré-remplies dans le calcul sont arbitraires et servent à montrer les ordres de grandeur.

Le modèle retenu est celui du mécanisme plan vu de profil, à centre instantané. Il suppose des liaisons rigides et ignore la souplesse des silentblocs, qui déplace le centre instantané réel sous charge — parfois beaucoup sur une machine dont les articulations ont vécu.

Crédits des illustrations

Silhouettes de voiture d'après un jeu vectoriel Vecteezy.com.